Un souffle sur Cécile.

La France aime la poésie. C’est le sésame qui ouvre les portes de tout prétendant à des droits venus de la Sacem. Partout, de la triviale publicité aux articles de presse féminine, des revues musicales aux critiques cinématographiques du dernier film se projetant sur les écrans, si l’oeuvre est qualifiée de « poétique », elle obtiendra l’assentiment du programmateur et l’adhésion du public. Rien n’est plus commun que le nom mais rien n’est plus rare que la chose… C’est une de nos références culturelle et de l’esprit français ; au pays de Voltaire et d’Hugo, de Brassens et de Rimbaud, on aime jouer avec les mots…

Et la musique ! Nous venons d’assister à un hommage grandiose pour un chanteur de légende : Johnny Halliday. Un cortège digne d’un chef d’état ; l’avenue des champs Elysées comme on l’a rarement vue ; la foule immense scandant le nom de Johnny ; la liesse pour effacer la tristesse… Vox populi, vox Dei ! Il y a quelques jours, l’émotion était manifeste pour la disparition de France Gall, saluée unanimement dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Une nation qui s’émeut pour la poésie populaire ( à prendre ici dans son acception la plus positive) alliée au génie des mélodies de Michel Berger que leur idylle à fait naître, c’est émouvant. Qui n’a jamais fredonné ?

Résiste

Prouve que tu existes

Cherche ton bonheur partout, va

Refuse ce monde égoïste

Résiste

Suis ton cœur qui insiste

Ce monde n’est pas le tien, viens

Bats-toi, signe et persiste

 

Ou bien :

« Ella elle l’a

Elle a ce tout petit supplément d’âme

Cet indéfinissable charme

Cette petite flamme… »

En ce dimanche 21 janvier, c’est également une interprète hors pairs du répertoire américain et français qui est venue présenter son dernier album « Dreams and Daggers » au Rocher de Palmer. Considérée comme la nouvelle Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan ou Billy Holyday, (excusez du peu !), Cecile Mc Lorin Salvant promène sa poésie et le je-ne-sais-quoi de sa voix sur les scènes les plus prestigieuses du monde entier. A 28 ans, et déjà lauréate du premier prix du concours international de jazz vocal Thelonious Monk à Washington DC, elle voit son premier album WomanChild nominé aux Grammys en 2014. En 2016, son troisième album For One To Love reçoit le Grammy Award du meilleur album de jazz vocal. Elle défraie la chronique du New York Times à Down Beat, du Gardian au Los Angeles Times… Elle a été l’invitée des festivals de Vienne, Monterey, Newport, Nice, Montreux, du Symphony Center de Chigago, du Lincoln Center de New York… Sainte Cécile, patronne des musiciens, à déjà jouer, entre autres, avec Archie Shepp, Vincent Peirani ou bien le terrassant Jacky Terrasson au piano…

A Marciac, cet été, elle était aux côtés du parrain du festival pour célébrer les 40 ans de Jazz In Marciac. Franco-américaine, un père médecin, une mère directrice d’école, passant avec une aisance déconcertante du français à l’anglais, c’est elle qui traduisit et lut le discours de Wynton Marsalis sous un chapiteau chargé d’émotion, la gorge nouée – debout pour une standing ovation – récompensant autant un anniversaire, la naissance de quelque chose plutôt que rien – mais aussi et surtout des décennies de travail et de musiques partagées. La liesse pour fêter l’allégresse.

Ce soir, elle donna un récital pour le moins éclectique entourée du trio d’Aaron Diehl (p), Paul Sikivie (b) et Kyle Poole (b) qui fait monter la mayonnaise comme personne muni de ses baguettes, balais ou mailloches. N’en déplaisent aux prétendus parangons soi-disant détenteurs du « bon goût » (qui, quand ils ne diffusent pas le venin de leur ressentiment, nous infligent l’étroitesse de leur monde suranné) et défenseurs de la non-mixité des genres, Cécile passa aussi bien du blues à l’opéra, des classiques français à la poésie américaine et présenta même une des chansons préférées de Freud. Sa version, de la pourtant déjà sublime, d’« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » d’Aragon et mise en musique par la graine d’Ananar de ce vieux Léo à retourné le public. Les morceaux extraits de son dernier album « Dreams and Daggers », « If a girl isn’t pretty », « Si j’étais blanche » de Joséphine Baker, « Let’s face the music and dance », j’en passe et des meilleures, sont des chefs-d’oeuvre d’interprétation. Cécile elle l’a.

Et il est là son génie : dans la puissance de son interprétation poétique. Dans son amour des mots, son phrasé, la tessiture de sa voix cristalline illustrant le texte et pas outil à faire du « spectacle » (au sens Debordien du terme), ses thèmes engagés, sa capacité d’improvisation alliée à un vrai talent de comédienne. Dans son art de « jouer » les paroles, de dilater les quatrains. Dans cette fluidité qui paraît si naturelle parce que gommée à force de travail. Elle n’a pas choisi de dire des fadaises même en fa dièse… Son répertoire est aussi bien composé de trésors oubliés, de chansons non enregistrées, comportant des histoires fortes. « Le plus important pour moi dans le choix d’une chanson, ce sont les paroles ! » confiait-elle dans Jazz Magazine en octobre 2017. « « Je suis notamment très intéressée par tout ce qui traite de l’identité : qu’est-ce que c’est qu’être une femme ? (…) Dans mes interprétations, j’essaie de trouver constamment une sorte d’équilibre entre la musicalité et une certaine forme de théâtralité. (…) Le théâtre et la comédie sont des horizons pour moi et c’est normal qu’on le sentent dans ma façon de jouer. »

 

Elle excelle dans les chansons d’amour. En début de concert, elle annonce : « nous allons parler de la beauté des femmes. » Ce qui est un des thèmes centraux de la poésie jazz. Les américains qualifient même ce genre de « Torch songs » : dans un poème sentimental, une love song, on continuer à déclarer sa flamme même si l’être aimé(e) est parti(e)… Un exemple que tout le monde connaît : « I will always love you » ou bien « Ne me quitte pas ». Amis de la chanson, ne manquez pas, à ce propos, la nouvelle rubrique « une chanson, une histoire » de Diego on the Rocks sur Musiques En Live… L’épisode de février sera justement consacrée à ce bijou du grand Jacques. Une de mes préférée de Cécile, « I got it bad and that ain’t good » que vous trouverez sur l’album éponyme. Magistrale. La force de la douceur. Claude Nougaro traduisait fort justement cette chanson « Je suis mordu et ça fait mal ». D’elle…oui, je le suis…!!! Une de ses chansons préférée : la sublimissime « Body and Soul » que tant de jazzmen ont reprise. Vous savez quand on a le coeur qui brûle…

Quand t’as le body qui balance

Et sa soeur la soul qui swingue

D’une inextinguible transe

Que seuls connaissent les King !

 

La poésie jazz illustre des thèmes éternels que l’on retrouve longuement développés dans l’Antiquité. Platon nous décrit cet être mythique, ronds, avec deux visages et quatre jambes : Zeus les coupa en deux pour les punir de leur impiété. Depuis lors, chaque moitié cherche sa moitié… Ainsi, l’amour est-il toujours en quête de l’unité fondamentale. La poésie décrit cette fusion, par la beauté du langage. Le poème, la chanson permettent de donner à voir, de contempler cet Absolu, d’imager ce souffle vital et divin. Pris par l’enthousiasme (en, dans ; theos, dieu, à l’intérieur du dieu et asthma, souffle selon l’étymologie) de l’inspiration, les mots permettent de rendre visible l’invisible. « Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci » disait Eluard…

 

Une élégie légère

Une fantasque fable

Peuvent bien plus en faire

Que cent millions de diable.

 

Il y a 2 jours, le quartet jouait à Caen, ville désormais associée au célèbre philosophe-poète Michel Onfray, auteur d’un livre remarquable sur la musique : « La raison des sortilèges ». Dans 2 jours, ils seront au Parvis, scène nationale de Tarbes, puis, l’âme au semelles de vent, s’envoleront pour les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Japon, l’Europe. Leur auberge sera à la grande ourse. Ils égraineront dans leur course, des rimes. Et termineront leur tournée cet été au Festival de Newport. Le chant des jazzmen est comme la poésie des oiseaux, elle vole. Et ne se laisse pas apprivoiser ! Ce serait contraindre sa nature… Ce soir, au 3° rappel, la salle était debout. Encore.

Franck Hercent
Retrouvez les livres de Franck Hercent « oflo » aux éditions Edilivre et sur franckoflo.com